Lettre Ouverte Aux « Programmeurs » De Centenaires…

Envoyé: 03/04/2011 |Commentaires: 0 | Consultations: 23 |

Mercredi 30 mars 2011, la présentatrice du journal télévisé de TF1 annonçait, avec jubilation, que, selon une étude récente de l'INSEE, un enfant sur deux, né en 2007, atteindrait l'âge de 104 ans. En 2060, la France compterait ainsi 200 000 centenaires au lieu des 16 000 recensés actuellement... En illustration de cette prédiction, la caméra des reporters nous offrait la vision d'une salle commune de maison de retraite, avec son lot de petits vieux tassés sur leurs fauteuils, le regard souvent absent, pour la plupart totalement indifférents à « l'animation » qu'une jeune intervenante effectuait consciencieusement, afin de maintenir un semblant de lien entre ces pauvres zombies et le monde "vivant".

Cette perspective, que certains considéreront sans doute comme alléchante, m'a, je l'avoue, consterné.

J'ai approfondi quelque peu ma réflexion afin de voir plus clair dans cette réaction aussi répulsive que spontanée.

Selon des estimations que l'on peut considérer comme réalistes, l'espérance de vie était de 20 ans à l'époque des Gaulois, de 40 ans au moment de la Révolution française. Personne ne songera à nier que ces valeurs avaient besoin d'une nette revalorisation, et que la médecine, les progrès en hygiène ainsi que divers facteurs ont fait évoluer de manière positive cette situation. Nombre de septuagénaires actuels sont probablement en meilleure condition physique que la majorité des quadragénaires d'il y a trois siècles. C'est un fait.

Mais où s'arrête le bienfait incontestable et où commence l'acharnement morbide ?

Lorsque des examens de plusieurs milliers d'euros sont effectués sur une personne de 100 ans, quasi invalide, afin de déterminer si quelques fonctions sont plus ou moins déficientes, il n'est peut-être pas "bienséant" de se poser la question en tant qu'observateur du fait. Aussi la poserai-je en tant que futur vieillard potentiellement concerné.

Etant de formation médicale, je ne nierai pas que la mission fondamentale de tout thérapeute consiste à fournir au malade les soins les meilleurs et les plus adaptés, sans considération de race, de religion, de sexe, ou d'âge. Dans cette évidence, le mot "adapté" me semble, en l'occurrence, important à étudier. Autant il est souhaitable de vieillir en condition physique optimale, autant la tentative effrénée de repousser toujours plus loin l'âge de la transition inéluctable me semble sujet à discussion. Ou, pour exprimer les questionnements de manière plus brutale, cet acharnement est-il enviable, constructif, et, surtout, quelles en sont les véritables motivations ?

Ø  En premier lieu, il y a (peut-être ?) le souhait des individus. J'écris "peut-être", car, s'il est évident que, grâce (si l'on peut dire !) à nos dogmes religieux occidentaux, la grande majorité de nos compatriotes ne possède aucune connaissance des conditions et du but de "l'au-delà", et, de ce fait, redoute la mort, je ne suis pas du tout certain que la totalité des personnes du quatrième âge souhaite prolonger outre mesure un état souvent dépendant, voire végétatif.

 

Ø  En second lieu, il y a (sans doute souvent), le souhait des enfants. A moins d'avoir développé une agressivité pathologique envers ses géniteurs, il est naturel que le moment  du décès d'un père ou d'une mère soit repoussé le plus possible.

Voilà deux motivations qu'il est possible d'accepter sans réserve. Mais n'y en a-t-il pas quelques autres, soigneusement cachées sous le vernis du progrès et de l'humanisme ?

Dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques, certes développées, mais assurément infimes par rapport à la complexité infinie de la Vie cosmique, il est évident que, même dans cinquante ans, les probabilités seront très minces pour que le vieillard de 100 ans possède la vivacité du regard de Brad Pitt, la capacité de faire à pied le tour du Mont Kaïlash, ou que ses neurones soient aussi frais que ceux d'Einstein. Il est donc plus que probable que le dit vieillard centenaire de 2040 sera, au mieux, dans la situation de ceux qui nous ont été présentés hier soir sur TF1, à savoir effondré sur son fauteuil, en état de somnolence prononcée dix-huit heures sur vingt-quatre.

Alors, une question simple à toutes les personnes concernées par ce « progrès » : est-ce qu'une semblable perspective vous tente ?

En ce qui me concerne, la réponse  est évidente : PAS DU TOUT !

Etant donné qu'il peut sembler déplacé ou malséant de proférer des opinions non consensuelles de manière générale, c'est donc de manière personnelle que je poursuivrai l'étude de notre avenir de "centenaires programmés".

Je viens de fêter mes 63 ans, et, à ce jour, ma santé, tant physique que mentale, est tout à fait satisfaisante. Je suis encore capable de me passionner pour le cinéma, la musique ou l'écriture, et d'effectuer une randonnée de 20 kilomètres sans trop d'efforts. Etant conscient que nous sommes tous incarnés pour vivre de multiples expériences et pour grandir en conscience, j'espère qu'il me sera possible de poursuivre ce plan de progression et de découverte pendant une dizaine, voire une quinzaine d'années. Mais ensuite ?...

Au moment où les jambes flageoleront au bout de trente secondes de station debout, où mes dix neurones survivants commenceront à se racornir, où je ne retrouverai pas mon chemin en allant chercher le pain à vingt mètres de chez moi, que se passera-t-il ? Quelles seront les options envisageables ?

Ø  Demeurer seul (ou en couple, si j'ai la chance que le conjoint soit toujours présent) chez moi ? C'est bien sûr la solution la meilleure. Mais arrive forcément un temps où cette éventualité ne peut plus être gérée.

Ø  Etre "recueilli" par l'un de mes enfants ? En tant que parent, je suis pleinement conscient qu'il est fort bénéfique de se reposer après avoir passé une trentaine d'années à élever (plus ou moins bien, assurément !) deux filles et un garçon tout à fait adorables, d'ailleurs. Si la perspective, heureusement inexistante, se présentait, au moment où grâce à la retraite se profile une détente bien méritée, d'avoir l'obligation de gérer à temps plein un ou deux parents dépendants, le moins que je puisse dire est que la béatitude ne serait pas absolue. Et comme l'une des Lois Cosmiques majeures impose de ne jamais faire subir à autrui ce que l'on ne voudrait pas supporter soi-même, il est évident que je désire ardemment ne jamais être à la charge de mes enfants.

 

Ø  Dernière option, le séjour en Maison de retraite ! Ah... la merveille des merveilles...  Tout d'abord, un simple obstacle matériel se dresse. A 3000 € le mois en moyenne, il ne saurait être question que la maigre retraite que je me suis constituée suffise. Mais supposons un instant qu'une grosse cagnotte du Loto tombe dans mon porte monnaie, et que la possibilité d'intégrer l'un de ces idylliques établissements s'offre soudain à moi. Me voici donc contraint d'abandonner tout ce qui a constitué mon environnement habituel, de subir les horaires du groupe, les humeurs des aides soignantes débordées, les "divertissements" spéciaux cinquième âge, d'implorer une aide pour aller pisser trois gouttes...  Comme le claironne fièrement Cyrano de Bergerac dans une de ses tirades majestueuses : "Non, merci. Non, merci. Non, merci !"

Quelle solution reste-t-il alors ? A vrai dire, aucune ! Pour la simple raison qu'il ne nous est pas encore possible, ainsi que le font les Grands Maîtres, de quitter volontairement et en conscience notre enveloppe physique lorsque celle-ci n'est plus opérationnelle. Ne demeurent donc que de fragiles espoirs :

Ø  Soit qu'à l'instant où la dépendance s'est installée, une providentielle crise cardiaque me transporte dans un stade de repos bienfaisant, avant de réattaquer une nouvelle incarnation.

 

Ø  Soit qu'à l'instant susnommé subsiste suffisamment de conscience et de volonté pour dire "stop" aux tripatouillages médicaux superflus, qui n'ont d'autre but que de prolonger artificiellement un état dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a plus grand chose de créatif ou d'enrichissant.

Cela d'autant plus qu'il me paraît opportun, pour conclure cet exposé, d'examiner de plus près les motivations de ceux qui nous prédisent cet avenir reluisant de centenaires enviables.

Ø  Celles du corps médical, tout d'abord. Assurément nous n'entendrons jamais (encore que...) de la bouche d'un médecin digne de ce titre : "écoutez, cher Monsieur, vous avez cent trois ans, votre col du fémur est en miettes, franchement je pense qu'il est temps de passer de l'autre côté...". Tout thérapeute authentique a le devoir d'utiliser tous les moyens en son pouvoir pour rétablir l'harmonie physique et mentale de son patient. De ce côté-là, l'intention paraît louable.

 

Ø  Mais qu'en est-il du côté des maisons de retraite ainsi que des multiples organismes d'aide à la personne âgée, qui fleurissent à tous les coins de rue ? Les premières tombent une à une, depuis quelques années, dans la gibecière de groupes financiers dont chacun sait que le service à autrui n'est pas la préoccupation première. Quant aux seconds, les contraintes matérielles et les monceaux de charges diverses ne leur laissent guère la possibilité de développer le désintéressement et la philanthropie.

 

Ø  Et c'est encore moins, à l'évidence, la préoccupation des groupes pharmaceutiques ! La récente affaire du "Mediator" vient malheureusement de nous le rappeler, mais, en tant que membre du corps médical, je n'avais nullement besoin d'elle pour constater, avec consternation, que le monde se dirige vers une gouvernance des multinationales, qu'elles œuvrent dans le domaine du médical, du tabac, de l'armement, des semences, ou de la chimie, avec le triple CREDO que cela implique : PROFIT, PROFIT, PROFIT. Or quelles sont les personnes, dans le domaine qui nous occupe, qui fournissent aux Sanofi et autres Servier l'essentiel de leurs revenus : les personnes âgées, grosses consommatrices d'examens radiologiques, d'analyses, d'accessoires, et de produits pharmaceutiques en tous genres. Il apparaît donc parfaitement naturel que les authentiques philanthropes (hummm…) qui dirigent ces entreprises hautement altruistes encouragent avec force le vieillissement de la population. Imaginez, si la science parvenait à faire vivre la moitié d'entre nous jusqu'à deux cents ans, la manne colossale que cette population représenterait pour Pfizer, Glaxo ou consorts... Bien sûr, il est possible d'objecter que le déficit chronique de la Sécu deviendrait alors un véritable "trou noir" galactique. Mais qu'importe, puisque c'est Monsieur tout le monde qui devra mettre la main au portefeuille. L'important n'est-il pas que les PDG et actionnaires reçoivent à la fin de l'année leur montagne de dollars ?

 

La conclusion de cette petite réflexion épidermique ne surprendra personne. Comme tout phénomène observé au sein de cet univers où règne la dualité, le "progrès" envisagé ici révèle, dans sa globalité, un aspect positif et un autre dit négatif. Mais, considéré d'un point de vue strictement personnel, il m'apparaît fort peu désirable, ayant beaucoup de difficultés à discerner l'intérêt de ces quelques années grappillées sans bénéfice sur une éternité qui nous offre d'innombrables incarnations intensément vivantes.

 

 

Bernard  SELLIER

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